En choisissant le crochet, je m’inscris dans la lignée de ces mains féminines, comme ma mère et grand-mères, qui, durant des siècles, ont tissé, noué et réparé le monde dans l'ombre du foyer. Ce travail "invisible" et domestique était une résistance silencieuse, une manière de tenir debout face au chaos.
Mais là où leurs mains suivaient une structure, je laisse l’inconscient guider mon geste par une sorte d’automatisme qui n’obéit à aucune règle, je m’affranchis du modèle et contrairement au crochet artisanat qui suit un patron ou structure préétablie, cherche la fonctionalité et peut reproduire les mêmes pièces, ma méthodologie repose sur une écriture automatique textile qui répond plutôt à une émotion et qui ne peut pas être refaite à l’identique - ce sont des pièces uniques à chaque fois.
Le fil est ici un tracé graphique dans l'espace, où chaque nœud ou maille ne sert plus à construire un objet utilitaire, mais à matérialiser une sédimentation d’un temps et d’une mémoire. Je tente de réhabiliter la notion de nuit lumineuse dans ce travail, en accueillant le grondement des terres intérieures féminines.
L'introduction du fil de fer opère une rupture puisque la souplesse du textile se confronte à la rigidité et à la froideur du métal. Par ce processus quasi alchimique, je cherche à donner une "visibilité" à ce qui était condamné à rester dans l'ombre du foyer. L'œuvre devient alors le lieu d'une transmutation : le labeur silencieux, répétitif, mais libre, accède au statut de relique contemporaine.
Ce travail continue à se développer dans cette série (je rajoute de nouvelles pièces) et aussi dans les prochaines. L’Or Souterrain, ma seconde série, vient ainsi dialoguer avec Fragments d’Invisibles.